Points de vues – Définitions


Le projet «Points de vues, définitions» de Stéfane Perraud s’inscrit dans la suite de son pro- jet «Lignes de Failles». En effet, si ces dernières consistaient en la représentation sublimée de failles à l’origine de violents séismes, le présent projet, composé de plusieurs triptyques, s’attache à la représentation de ces catastrophes géologiques en termes de surface, de pro- fondeur et d’enregistrements mécaniques.
En abordant la surface terrestre comme un épiderme, Stéfane Perraud fait du papier le support même d’un autre événement. Le projet se présente non seulement comme une représentation du désastre, mais également comme une réplique, un multiple à une échelle autre, issue d’un processus de fabrication inventé par l’artiste.

Le développement de chacun des dessins du triptyque repose sur trois enregistrements d’un même évènement sismique s’étant produit dans une région sujette à de fréquents tremble- ments de terre. Chaque triptyque correspond à un lieu différent. A chacun de ces enregistre- ment, est appliqué une technique artistique particulière, telle une chaîne de procédés allant des relevés scientifiques des désastres jusqu’aux présents dessins :
– Le relevé topographique est redessiné par l’artiste selon une méthode rappelant celle de la série originelle des lignes de failles. Ce précèdent projet tendait à sublimer le souvenir de ces failles par l’usage de matériaux précieux appliqués avec minutie. Pour «Points de vue, défini- tions» ce dessin est calciné au chalumeau sur le papier à l’aide de poudre à canon.
– L’Interférométrie est une représentation de la différence entre deux états d’une portion de croute terrestre basé sur les déplacements de matière. Dans un premier temps, une portion de ce relevé déterminée et traitée par l’artiste est gravé dans une plaque de bois par fraisage numérique. Cette plaque sert ensuite à gaufrer le papier. Pour ce faire, la plaque est frappée sur le papier grâce à une machine à emboutir le métal. Le tonnage appliqué est une transpo- sition de la magnitude du séisme. De cette sorte, la profondeur des plis dans le papier donne une mesure sensible de la violence de l’évènement choisi. L’interférométrie est une représen- tation tirée de calculs, l’opération mise en place pour ce dessin permet de retrouver la force physique de ce qui y est représenté.
– Le profil bathymétrique d’une zone de la surface terrestre en montre en coupe l’état sédi- mentaire, les strates et les ruptures. Ces relevés sont, après avoir été choisis et retravaillés par l’artiste, brulés dans le papier par un traceur laser numérique. Pour établir ces profils bathymétriques, des enregistrements d’ondes sont traduites en images. Ces ondes sont crées volontairement par explosions de charges en mer, à l’aplomb des zones à étudier. Ces dessins de l’état profond de la croûte terrestre sont d’une grande délicatesse de par la traduction d’une méthode scientifique brutale en une brulure fine et maitrisée par l’outil numérique
Pour certain exemplaire, l’artiste couvre le papier de mine de plomb et crée ainsi des version noires de ces mêmes triptyques.
Tous ces dessins associent des techniques pointues (CNC, traçage laser, découpe numé- rique…) aux usages classiques du dessin. Stéfane Perraud dresse ainsi un parallèle entre la sensibilité de la machine et celle de la main. Ces images issues de processus complexes sou- lignent qu’au fond, les tracés mécaniques et automatisés voilent à peine le tressaillement de l’homme, la terreur dissimulée dans la volonté de comprendre et de consigner objectivement ces événements meurtriers. Dans chacun des éléments de ces triptyques, l’artiste s’emploie à rétablir un équilibre technique offrant au spectateur une contemplation tranquille des pires cataclysmes.
Le geste produit par une machine nous émeut lorsque l’on semble y lire une imperfection, une faille, un geste qu’une émotion serait venue troubler. Il nous émeut lorsque l’on y voit poindre le reflet d’une âme. Par ce projet, nous sommes invités à penser le désir d’un regard distancié comme une manifestation d’une sensibilité accrue face à ces catastrophes dont l’échelle et l’intensité nous sont difficilement concevables.
Si la sophistication du geste est d’une acuité toute personnelle, le processus inventé par Stéfane Perraud cherche la bonne attitude, qui n’est ni l’objectivité totale ni le discours dra- matique. Il s’agit de trouver une distance et une échelle qui nous permettent un travail de mémoire sans excès ni plaintes, paradoxalement aussi intense qu’apaisé.


Dounia Beghdadi

Gaufrage interférométrique noir : H 50 x L 33 cm – vélin gaufré, 7.6 tonnes de pression nombre de dessin : X1/3 – 2014

Laser bathimétrique noir : Gravure laser sur papier Fabriano L 45cm x H 30 cm
nombre de dessin : X1/3 – 2014

Brulure topographique noir: H 44.5 x L 29.5 cm – 2014
Papier brulé, encre sympathique nombre de dessin : X1/3 – 2014